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Dans le quotidien des éleveurs nomades du Niger

A travers l’œil de sa caméra, Jean-Pierre Valentin décrit le quotidien d’une famille de la tribu
des Peuls wodaabe, des savanes au fleuve, source de vie.

Que ceux qui s’attendent à voir un énième documentaire larmoyant et misérabiliste sur l’Afrique passent leur chemin! Le film de Jean-Pierre Valentin consacré au Niger sort des sentiers battus. De manière intimiste mais digne, il décrit la vie de Kabo Ana, le chef d’une famille peule wodaabe, éleveur et nomade: des petites joies et tracas du quotidien au worso, le rassemblement annuel de cette peuplade, où sont présentés les enfants premiers-nés. L’occasion de retrouvailles, à la fin de la saison des pluies, pour ces hommes et ces femmes éloignés les uns des autres par l’immuable nécessité de rechercher sans cesse les meilleures prairies pour leurs troupeaux et leur propre survie. Mais pour les bergers, c’est aussi l’occasion de rappeler les règles de l’honnêteté peule et de chanter, comme de rivaliser d’élégance dans leur tenue et l’apparat de leur monture. «Le choix de la selle est très important, explique Kabo Ana en français. Aussi important que si tu te montrais mal habillé!»

Séparation nécessaire

Retour à la vie de tous les jours. Les femmes de la famille s’apprêtent à entreprendre un voyage, très long, qui les emmène parfois jusqu’au Nigeria, au bout duquel elles vendront «les plantes qui soignent». A cette période de l’année, avant la saison des pluies, les hommes, eux, doivent s’occuper du bétail. Ils sont les seuls capables de le gérer et de creuser, si nécessaire, le fond d’un puits pour y trouver encore un peu d’eau. Et même s’ils connaissent aussi les vertus thérapeutiques des plantes, les femmes maîtrisent davantage ce domaine. Le mobilier, traditionnellement propriété des épouses, est stocké dans un village jusqu’à leur retour.
«Ces voyages, qui n’ont pas forcément lieu chaque année, ne rapportent pas grand-chose, explique Jean-Pierre Valentin. Mais cela fait des bouches en moins à nourrir et du mobilier en moins à transporter, d’où une plus grande mobilité des hommes, obligés de leur côté de trouver des pâturages avec la sécheresse.»

Le monde secret des femmes

Bien que nécessaire, cette séparation ne réjouit guère l’épouse de Kabo Ana. «Parfois on nous maltraite, on nous insulte.» Pourquoi ça? Malgré une amitié de dix ans avec l’éleveur et les siens, Jean-Pierre Valentin admet que ces voyages comportent une zone d’ombre. «Il est très difficile d'entrer dans le milieu des femmes. D’une part, pour des raisons linguistiques. D’autre part, parce que Kabo Ana pourrait se poser des questions, face à mon insistance à vouloir communiquer avec elles! Et s’il parle à leur place, comment être sûr qu’il s’agit bien de leurs propos?»
Mais pour l’auteur, ce périple qu’elles accomplissent sans la protection d’un homme, les expose d’une part aux rivalités religieuses et communautaires et, d’autre part, à de mauvaises rencontres comme à des propositions douteuses. «Et Kabo Ana s’imagine que si les femmes partent, c’est qu’elles vont les tromper. Ce qui, dans l’absolu, peut arriver.» Rideau, donc, sur un sujet sensible.

Richesse de la nature

Autre séquence, autre scène. Le fleuve Niger et le parc national du W, héritage du colonialisme français. La sauvegarde d’espèces, telles que les babouins, les éléphants ou encore les phacochères se heurte parfois à la nécessité pour les éleveurs de passer outre l’interdiction d’y faire paître leurs bêtes. «J’ai quand même senti que c’était assez souple», témoigne le réalisateur, qui est aussi le vice-président de la Commission internationale pour les droits des peuples indigènes. «Kabo Ana le dit lui-même: il est hors de question qu’il laisse crever ses bêtes à côté des richesses de ce parc. Le garde du parc le comprend d’ailleurs très bien. Mais l’enjeu n’est pas tellement l’herbage ou l’eau. C’est surtout la crainte que les maladies des animaux domestiques soient transmises aux espèces protégées.»
Sous forme de soutien à la population, le parc abrite d’ailleurs un atelier de mise en valeur de la noix de karité, exploité par les femmes. «C’est l’image d’une Afrique qui peut réussir, avec des moyens simples», conclut Jean-Pierre Valentin.

Sandrine Fattebert

02.03.2012

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