

Casse-tête: voici le Noël recomposé!
Longtemps, le travail du père Noël fut réglé comme du papier à musique. Et puis, avec l'avènement des familles multiples, sa tâche s’est compliquée.
Au pôle Nord, le silence s’abat sur la maison du père Noël. Au rez-de-chaussée, dans le vaste atelier secret de notre cher vieux bonhomme à barbe blanche, les lutins ont cessé de s’agiter. Ils viennent de fabriquer puis d'emballer le dernier des jouets prévus pour la grande distribution annuelle de cadeaux. Le gnome en chef monte au premier pour aller annoncer la nouvelle au patron, assis à son bureau. «Nous avons fini notre travail», dit Gryllü. Le père Noël n'en revient pas. On est à la mi-décembre et toutes les commandes sont déjà prêtes à être livrées. Première fois dans la maison qu’on termine le boulot si tôt!
Le père Noël trouve ça bizarre et, maintenant qu’il y pense, il lui avait déjà semblé que les demandes étaient moins nombreuses que d’habitude. Pourquoi? Soudain, son visage s’éclaire et l’explication lui paraît couler de source. A la mère Noël, qui s’active dans sa cuisine à l’autre bout de l’étage, il lance de sa grosse voix:
– Tu ne devineras jamais, maman! Les enfants m’ont réclamé moins de cadeaux que d’ordinaire et je viens seulement de comprendre pourquoi. Les bons petits! Comme c'est la crise, ils tiennent sûrement à se montrer solidaires de leurs parents et ont réduit d’eux-mêmes leurs habitudes de consommation. C’est beau, non?
Madame, du tac au tac:
– Non, papa, tu n’y es pas. Si tu en as terminé avec les rollers, les jeux vidéo, les poupées et tout ce qui est matériel, il te reste à traiter les demandes spéciales.
– Quelles demandes?
– Voyons, papa, celles que j’ai mises de côté pour la fin. Je vais demander à Gryllü de te les apporter...
Cinq minutes plus tard, le lutin en chef et ses adjoints déposent devant le bureau du père Noël une quinzaine de sacs pleins à craquer de lettres provenant essentiellement d’Occident. Le vieux barbu, intrigué, ne pipe mot. Lunettes sur le pif, il commence à lire les missives. Comme celle de Nathan, sept ans, qui l’implore d'arranger un noël qu'il pourrait passer en compagnie de sa mère et de son père, brouillés depuis leur divorce d’il y a trois ans. Léa, neuf ans, écrit de son côté qu’elle est très contente de passer les fêtes avec son demi-frère, né du second mariage de papa, mais qu’elle serait heureuse de se retrouver autour du sapin également avec ses deux sœurs qui vivent pour leur part avec maman...
– Je vois, fait le père Noël à sa bien-aimée. C'est ce problème dont tu m'as déjà parlé quelquefois. Les familles décomposées...
– Oui, papa, mais il faut plutôt dire familles recomposées.
Le père Noël poursuit la lecture de ces lettres émouvantes. Envoyées par des enfants souvent tristes, parfois perdus et presque toujours nostalgiques des noëls d’antan. Etre nostalgique à sept ou huit ans, si ce n’est pas fou! Les demandes sont de même nature. Audrey, par exemple, aimerait bien que son grand-père adoré soit aussi du réveillon 2011. Motif: ses parents se sont également séparés, chacun ayant refait sa vie avec quelqu'un d'autre, et tout se passe très bien entre les deux nouveaux couples. Audrey a donc la chance de vivre chaque 24 décembre avec son frère, ses deux demi-sœurs et toute la famille au complet. A l’exception toutefois du grand-père, qui boycotte la fête sous prétexte qu'il n'a jamais pu encadrer son ex-belle-fille.
Au fur et à mesure qu’il examine les vœux de ces chérubins, le père Noël a le cœur qui se serre. Le jeune Gaël, lui aussi, a des parents ayant chacun un nouveau conjoint. Tout ce petit monde se retrouve le 25, chaque année, mais la maman de Gaël et la nouvelle compagne de son ex-mari, qui a vingt-deux ans de moins qu'elle, finissent toujours par se disputer. Et tout ce que demande le garçon, c'est de pouvoir passer un noël en paix. Chez Théo, qui compose aussi avec deux familles recomposées, c'est en revanche son père qui ne s'entend pas avec le nouveau mari de sa maman. Ces deux-là, à chaque réveillon, en viennent presque aux mains. Théo pense que son père s’énerve peut-être parce qu’il n'a pas une aussi belle voiture que le nouveau mari de sa maman...
Tiens, dans le lot, quelques lettres inattendues. Témoin, celle de Solange, née d’un couple homoparental entre-temps séparé, et qui espère de tout son cœur passer Noël à la fois avec son papa, Michel, et sa maman, Olivier. La demande la plus originale émane cependant de Louis. Lui, du haut de ses neuf ans, prie le gros bonhomme à barbe blanche de trouver une idée pour inciter ses parents à divorcer. Louis explique en effet qu’il vit au sein d'une famille aimante, très soudée, avec des parents qui forment un couple aussi indestructible que ceux de ses grands-parents et de ses arrière-grands-parents. Résultat, à l’école, les camarades de Louis ne cessent de se moquer de lui parce qu'il ne vient pas d'une famille recomposée. Voilà donc pourquoi il supplie le père Noël de séparer ses parents...
Le vieil enchanteur, en survolant tous ces récits, est saisi de vertige. Se tournant vers la femme avec qui il vit depuis des siècles, il s’exclame:
– Mon Dieu, mais dans quel monde vivons-nous? Et d'après toi, maman, qu’est-ce que je pourrais bien répondre à ces pauvres petiots?
– Tu n’as qu’à leur dire la vérité, répond la mère Noël qui ne perd jamais le nord.
– La vérité?
– Ben oui. Tu peux leur rappeler qu’il faut se réjouir de pouvoir compter sur une famille, quelle qu’elle soit. Et que rien n’est plus courant, plus naturel qu’une tribu recomposée. Même qu’à Noël, on célèbre la naissance d’un enfant-roi que sa maman a mis au monde en étant entourée de son mari, lequel n’était pas le vrai père du bébé, ainsi que de quelques bergers, d’un bœuf, d’un âne gris et de plusieurs anges, tous bientôt rejoints par des rois mages venus d'on ne sait où. La première famille recomposée de l’histoire...
Sur ce, le père Noël retrouva son bon sourire et prit aussitôt sa plume pour répondre aux enfants. Ou plutôt pour les consoler.
Pierre Bosson
03.01.2012


