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«Mon plaisir de skier est le même qu’il y a trente ans»

Sylvain Saudan, le skieur de l’impossible, reste fidèle à lui-même. La notoriété comme la mort, qu’il a frôlée à plusieurs reprises, et même l’âge n’ont pas réussi à entamer la force tranquille de cet homme d’exception qui, à 77 ans, a toujours la bougeotte.

«Vous savez, mon quotidien n’a pas beaucoup changé depuis l’époque: un virage à gauche, un virage à droite!» plaisante Sylvain Saudan, assis dans un bistrot de Chamonix (F), derrière une tasse de verveine.
L’époque dont le Valaisan parle, c’est celle où il a accumulé les premières à skis, de 1967 à 1986. En 1972, il part du sommet du mont McKinley (Alaska) à 6187 m après une tempête effroyable.
Grâce à sa propre technique et à un solide entraînement, il affronte des passages à 50 degrés, avant de retrouver le camp 2,2 km en contrebas. C’est aussi lui qui, en 1982, réussit la descente intégrale à ski du Hidden Peak (8068 m), le onzième plus haut sommet du monde, dans l’Himalaya.
Au total, il compte une vingtaine de premières à son actif, dont sept restent encore inédites à ce jour. Autant d’exploits que ses talents d’orateur ont su populariser à travers cinq films et plus de 2500 conférences, notamment à l’Olympia. «Aujourd’hui, j’en donne encore, principalement à l’étranger, explique le guide de haute montagne. Je voyage beaucoup dans le cadre de mes activités. Au fil des années, je me suis fait un grand cercle d’amis un peu partout. Je n’arrive pas à répondre à toutes leurs sollicitations. Par exemple, l’un d’entre eux m’a invité au Colorado pour une raclette avec 50 personnes, tous frais payés. On ne peut pas leur dire non: ils ne comprendraient pas!»

«Je suis un bon vivant»

A 77 ans, celui qui a posé ses lattes là où personne n’avait osé le faire avant lui, continue à dévaler les pistes. Chaque jour, si possible. «Je donne toujours des leçons (NDLR: il a obtenu son brevet d’instructeur à l’âge de
25 ans), sinon je skie seul ou avec des amis, précise-t-il. Mon plaisir est le même qu’il y a trente ans. L’été, je ne vois pas le temps passer: je fais du vélo, des balades.»
Le secret d’une si belle forme? «Mon seul mérite, c’est d’avoir été conscient de ma santé et de l’avoir gardée, explique-t-il. Mes parents ont contribué à la fabriquer. J’ai une bonne constitution. Je n’ai jamais fumé, ni été saoul, même si je bois un verre en mangeant. Je cuisine parfois et je suis un bon vivant, sans faire d’excès. Mais ce n’est pas à 50 ans que l’on creuse sa tombe, c’est dans ses premières années!»
Avec le même recul, il dit avoir oublié la notion d’âge assez jeune, avec la conviction que «plus on vieillit, plus on va à l’essentiel».

Côté jardin

Depuis une trentaine d’années, il partage donc sa vie entre Genève, Martigny, Chamonix... et le reste du monde. Son dernier voyage? «C’était en Inde. J’étais invité par le gouvernement qui souhaite développer là-bas le tourisme du ski.» Il partage surtout sa vie avec Marie-José. «Je ne suis pas marié et je n’ai pas d’enfant. Mais je vis depuis quarante ans avec elle. Elle est “pied-noire” et fille de propriétaire de casino. Elle a été élevée avec nurse, et chauffeur, et elle a gravi avec moi un 8000 m. C’est la preuve que l’être humain s’adapte à tout!»
Pudique, il parle avec élégance, sans chercher – là aussi – les excès. Même sa tragique excursion du Dhaulagiri en 1979, qui entraîna la mort de trois personnes, n’a pas changé sa philosophie. «On a tenu cinq jours sans manger. Mais j’y suis retourné, bien sûr, pas sur la même paroi, par respect. Aucune erreur n’avait été commise, je n’avais pas de reproches professionnels à me faire. On sait que l’aventure n’est pas toujours synonyme de réussite. Cela peut aussi être un échec dramatique.»
Et la critique du magazine Alpinismus, après sa descente de l’Eiger en 1970? La revue allemande avait titré «Saudan au sommet de l’Eiger? Eh bien, qu’il y reste!», lui reprochant d’avoir rallié le point de départ en hélicoptère. «Ma réponse, c’est ça!» dit-il en montrant un document attestant qu’il a reçu la médaille de vermeil décernée par la Société d’encouragement au progrès de Paris, au même titre que le commandant Cousteau et Paul-Emile Victor. Rien que ça!

Un homme du présent

On part à pied pour l’Hôtel Alpina, l’un des endroits de Chamonix où l’on peut le trouver. En chemin, il lève la tête et admire un bref instant le panorama qui domine la station. «Quand je vois toutes ces belles choses, je me dis que Dieu doit exister. Mais la vie n’est pas équitable pour tous. Quand je rencontre de pauvres gens, je me demande si leur vie sera vraiment meilleure après. La question est d’ailleurs aussi valable pour les riches.»
Dans les rues de Chamonix, impossible pour lui de passer inaperçu. Une popularité qui pourrait faire pâlir de nombreux politiciens. «Vous savez, je venais déjà en vacances ici à l’âge de 12 ans. Mes parents y avaient de la famille. Ceux qui ont la cinquantaine et plus me connaissent forcément! Et puis, les gens qui changent avec la notoriété m’énervent.»
Arrivé à l’hôtel, il pointe du doigt les aiguilles des Drus. Il explique que l’alpiniste italien Walter Bonatti est resté accroché là-bas cinq jours, avant de redescendre par ses propres moyens. Mais s’il parle volontiers du passé, on le sent toutefois solidement ancré dans le présent, sans nostalgie. «Au deuxième jour de sa vie, si on a compris qu’on a déjà perdu deux jours, on a tout compris. Il faut vivre le mieux possible tant que l’on peut, et ce mieux, on se le construit.»

Sandrine Fattebert Karrab

04.03.2014

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