

Secret et guérisseurs Comment tomber entre les bonnes mains?
Verrues, douleurs dorsales, brûlures: combien de maux, petits ou gros, que l’on espère voir disparaître comme par magie. Toujours plus nombreux sont ceux qui exercent le secret ou s’affirment rebouteux. A qui se fier?
C’est une lettre chargée d’espoir qu’a envoyée Janine*, 70 ans. A l’intérieur, un billet de 100 francs soigneusement emballé dans du papier aluminium pour éviter qu’il ne soit volé. Sa destinataire? Irma Roth, guérisseuse-magnétiseuse à Fribourg. Victime de très fortes douleurs dorsales diagnostiquées comme étant un tassement de disques, Janine a fini par céder au chant des sirènes des médecines traditionnelles populaires en appelant cette personne trouvée par le biais d’une petite annonce lue dans un quotidien romand.
Plusieurs semaines ont passé et le résultat se fait toujours attendre. «Je l’ai appelée à trois reprises, puis, après trois semaines, j’ai demandé la restitution de mes 100 francs. Cette dame m’a répondu qu’on ne réclamerait pas un remboursement à un médecin qui prescrit un médicament inefficace», témoigne Janine, dont la déception, teintée de colère, est à la hauteur des espoirs qu’elle avait placés dans ce traitement.
Contactée par téléphone, Irma Roth se défend de toute imposture: «Contrairement à un faiseur de secret, je n’ai pas reçu une formule. Ma méthode, développée depuis 20 ans, mêle des prières et un travail énergétique reposant sur le magnétisme. Il résulte de mon expérience personnelle et des nombreuses formations pour lesquelles j’ai investi du temps et de l’argent», explique cette guérisseuse de profession pour justifier les 100 francs demandés.
Premier critère: le bouche-à-oreille
Avant de poursuivre: «Ce mon-tant n’est pas exagéré, insiste Irma Roth, dans la mesure où la consultation à mon domicile ou au téléphone – pour les personnes qui ne sont pas en mesure de se déplacer – prend une bonne heure et que mon travail se poursuit durant les trois semaines qui suivent. En revanche, je ne peux naturellement pas garantir un résultat à 100%. Suivant les cas, cela peut nécessiter plusieurs séances. Mais les échos me concernant sont positifs, aussi bien pour les hommes que pour les animaux traités. J’invite cette personne mécontente à reprendre contact avec moi...»
Cet univers irrationnel, dont les origines se perdent à travers les siècles, est à l’image de cet exemple: complexe! Ainsi, un guérisseur, aussi réputé soit-il, peut parvenir à solutionner le problème d’une personne, alors que, pour une autre, les effets seront nuls, et l’absence de résultat conduira irrémédiablement le consultant – la plupart du temps des femmes – à douter de sa bonne foi. Dans ce monde empreint de mystère, où les parcours académiques sont remplacés par des dons et les cabinets qui ont pignon sur rue par des consultations à distance ou au domicile du guérisseur, la confiance peut rapidement se transformer en méfiance et les espérances en grandes désillusions.
D’autant plus que, depuis la sortie du livre de l’ethnologue fribourgeoise Magali Jenny, intitulé Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande (Ed. Favre), best-seller qui prouve à lui seul l’incroyable engouement entourant cette pratique, le terrain serait plus miné que jamais. Georges Delaloye, faiseur de secret à Martigny, a remarqué l’apparition soudaine de nouveaux guérisseurs. «Ils surgissent de nulle part et prétendent avoir 20 ans d’expérience à leur actif, mais au final, ces prétendus guérisseurs ne font pas de vieux os», constate-t-il.
Georges Delaloye est lui-même plus sollicité que jamais, puisqu’il doit répondre à près d’une centaine de demandes (par téléphone, mail ou sms) chaque jour! «Cela va des verrues aux hémorragies, en passant par des douleurs dorsales, des brûlures, des migraines ou encore des effets négatifs d’une chimiothérapie. Je ne me fixe pas de limites et j’essaie de répondre, gratuitement et généralement à distance, à toutes les demandes», précise-t-il.
Mais alors, comment séparer le bon grain de l’ivraie et choisir un bon guérisseur parmi les centaines que l’on trouve en Suisse romande?
«C’est aussi dur de prouver que cela marche que de prouver que cela ne marche pas, relève Magali Jenny. Toutes les personnes interrogées s’accordent cependant à dire que le bouche-à-oreille ne trompe pas et qu’il permet de se faire une idée assez précise de la personne à qui l’on pourrait avoir à faire. Il fait et défait des réputations.»
Le juste prix, une notion variable
«Les charlatans discréditent naturellement les guérisseurs, mais ceux qui ont une bonne renommée n’en pâtissent que très peu», constate Georges Delaloye, qui tient à jour depuis 1999 une liste sur laquelle on trouve des guérisseurs qu’il veut dignes de confiance. «Un secret, c’est toujours gratuit et il n’y a qu’une seule séance. C’est un don que nous avons reçu, pour ma part de mon frère décédé, et qu’il serait malvenu d’utiliser pour faire des profits.»
Pourtant, la gratuité est loin d’être un argument imparable, comme l’a constaté Magali Jenny lors de son enquête menée durant cinq ans: «C'est rarement gratuit pour les autres catégories que les faiseurs de secret. Pour les consultations d'environ 60 minutes, il faut compter entre 50 et 150 francs. Cela dépend si le guérisseur a une autre profession à côté ou s'il exerce son don à plein temps. Dans le second cas, il a souvent suivi une formation dans une discipline des médecines parallèles et passe du statut de guérisseur à celui de thérapeute.
»S’agissant d’une consultation chez un thérapeute diplômé, poursuit l’ethnologue, il faut compter entre 80 et 100 francs, même si beaucoup acceptent de faire des exceptions pour les personnes dans le besoin. Cette règle n’est cependant pas immuable... Pour donner un exemple, l’un d’entre eux demande 50 francs pour 2 ou 3 minutes de contact direct, mais le travail continue par la suite. Quelqu’un d’autre pourra aussi demander 250 francs pour plusieurs séances. C’est difficile de se fier aux prix. Mais, dans tous les cas, un guérisseur qui refuse de communiquer un tarif, c'est suspect.»
Ne jamais arrêter son traitement
L’ethnologue met en exergue quatre autres critères qui ne trompent pas: le guérisseur ne donne jamais de médicaments, tout au plus pourra-t-il, à l’aide d’un pendule, vérifier l’efficacité d’un traitement prescrit par un médecin; il ne conseille jamais d’arrêter un traitement médical lourd en cours; il ne promet pas la guérison, mais de faire son possible; et s’il découvre une affection grave ou qu’il n’arrive pas à soigner, il n’hésite pas à envoyer la personne qui vient le consulter chez le médecin. Et Georges Delaloye d’ajouter: «Pour moi, le fait de mettre une annonce dans le journal est aussi douteux.»
Un avis que ne partage pas Magali Jenny… «Je sais que la grande majorité des guérisseurs romands y sont opposés, alors qu’en Suisse alémanique, c’est mieux accepté. Il y a quatre ans, j’aurais tout de suite affirmé que ce n’était pas normal de faire de la pub dans un journal, mais les choses sont en train de changer. On tend indéniablement vers une professionnalisation de cette pratique extrêmement “chronophage”. Souvent, les guérisseurs, très sollicités, se retrouvent à la croisée des chemins… Et si l’on analyse froidement la situation, du moment que le consultant est au courant des conditions, pourquoi ne pas imaginer un jour voir des numéros payants pour le secret?»
* nom connu de la rédaction
Frédéric Rein
28.05.2010
Le secret... aussi présent dans les hôpitaux
L’utilisation du secret dans les hôpitaux romands n’en est plus un! Des listes confidentielles de faiseurs de secret circulent dans les couloirs de certains services hospitaliers, spécifiquement dans ceux qui s’occupent des...Le secret... aussi présent dans les hôpitaux
L’utilisation du secret dans les hôpitaux romands n’en est plus un! Des listes confidentielles de faiseurs de secret circulent dans les couloirs de certains services hospitaliers, spécifiquement dans ceux qui s’occupent des grands brûlés et aux urgences, pour lutter contre les hémorragies. Les langues peinent pourtant à se délier, comme aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), où l’on nous confirme faire appel à eux, mais où personne n’a le temps d'en parler!
Au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), on se montre plus bavard. Bertrand Graz, répondant pour les médecines complémentaires à l’école de médecine: «Il n’y a pas de malaise avec ce pan de la culture romande. En médecine, on est toujours écartelé entre l’envie de travailler de façon scientifique et la nécessité de répondre aux demandes des patients, dans la mesure où elles ne sont pas dangereuses. Aujourd’hui, certains patients désirent faire appel à des guérisseurs. Dans chaque service, il y a des soins qui n’entrent pas dans le programme, comme par exemple quand une infirmière de garde tente de soulager un patient en faisant de l’acupressure. Cela ne signifie pas que ce soit mauvais. Il y a simplement une part d'initiative personnelle à tous les niveaux, et donc, aussi de responsabilité.»
Mais comment ces guérisseurs sont-ils sélectionnés? «Grâce au bouche-à-oreille», explique sans détour le docteur Bertrand Graz.
Georges Delaloye est régulièrement contacté par l’hôpital de Sion. «C’est soit un membre de la famille qui m’appelle, soit, une infirmière. En revanche, je ne sais pas comment je suis perçu là-bas. Mais récemment, une doctoresse m’a téléphoné pour elle-même, ce qui est assez rare pour être signalé!»
Selon Magali Jenny, dans 80 à 90% des cas, la demande vient du patient, les 10 à 20% restant découlant d’une proposition des infirmières, voire exceptionnellement d’un médecin. «En revanche, cela n’est presque jamais pratiqué sans l’accord de la personne ou de sa famille, si elle est dans le coma.»
Outre les faiseurs de secret, d’autres guérisseurs sont-ils contactés ou admis dans l’enceinte de l’hôpital? «Officiellement, je n’en ai jamais entendu parler. Mais le patient est libre de recevoir qui il veut, y compris un rebouteux. Plutôt que de rester dans le tabou et le non-dit, on recommande d’ailleurs aux patients de parler avec leur médecin de leur recours éventuel à des guérisseurs, quels qu'ils soient, ceci afin de s'assurer qu'il n'y a pas d'interactions néfastes avec le traitement», souligne Bertrand Graz.
Retrouvez la liste des guérisseurs tenue par Georges Delaloye sur www.gedelaloye.ch/
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Magali Jenny «Je m’interroge»
Magali Jenny, qu’est-ce qui vous a le plus étonné durant votre enquête sur les guérisseurs romands?C’est certainement le fait que, d’après la majorité des témoignages que j’ai récoltés, cela fonctionne la plupart...Magali Jenny «Je m’interroge»
Magali Jenny, qu’est-ce qui vous a le plus étonné durant votre enquête sur les guérisseurs romands?
C’est certainement le fait que, d’après la majorité des témoignages que j’ai récoltés, cela fonctionne la plupart du temps, alors même que l’on ne possède pas le début d’une explication scientifique.
Vous partiez quand même avec des a priori positifs, ce que l’on vous a parfois reproché. Est-ce que cela n’a pas influencé votre jugement?
Je suis en effet ouverte à ces pratiques, mais pas crédule pour autant. Quand je relate l’histoire de cette guérisseuse qui rallonge les os, je l’ai vue faire de mes propres yeux!
Y a-t-il d’autres choses auxquelles vous ne vous attendiez pas?
Je pensais trouver de grandes différences entre les cantons catholiques et protestants, alors que, finalement, il n’y a pas de dissemblances d’une région romande à l’autre. De plus, cette tradition est bien présente partout, contrairement à ce que je m’imaginais.
Aujourd’hui, quelles sont les questions qui restent en suspens?
Elles concernent surtout l’avenir de ces pratiques. Depuis peu, on constate que le corps médical accepte de mieux en mieux les guérisseurs. Certains reconnaissent même publiquement qu’ils les recommandent à leurs patients, ce qui, il y a dix ans à peine, aurait été impensable. L’un d’eux, lors d’une interview, a même avoué qu’il était aujourd’hui «politiquement incorrect» de les critiquer ou de mettre en doute leurs capacités, alors que c’était exactement le contraire auparavant! Mais les guérisseurs vont-ils continuer à avoir les faveurs des médecins? Au premier gros problème, ne va-t-on pas faire très rapidement machine arrière?
Et celui qui s’estime dupé, peut-il récupérer son argent?
Pour quelques centaines de francs, cela ne vaut généralement pas la peine d’entamer une procédure en justice, à la fois longue et coûteuse. Il s’agit là des risques du «jeu». Le plus important, c’est de parler de son expérience malheureuse autour de soi. En revanche, s’il y a une réelle mise en danger, on peut déposer une plainte. Des procès ont en effet déjà eu lieu en Suisse.
Vous-même, avez-vous déjà fait appel à un guérisseur?
Mes parents m’y ont amenée quand j’étais petite, mais je n’en ai jamais eu besoin depuis. En revanche, j’y ai envoyé des proches, sans la moindre hésitation. Sans cette enquête, je n’aurais peut-être pas eu ce réflexe...
Après avoir présenté les pratiques de nombreux guérisseurs romands, lesquels conseilleriez-vous?
C’est la question récurrente des personnes qui m’appellent, mais à laquelle je ne peux répondre. Je suggère d’être attentif aux échos entendus dans sa région...
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