vivre

ACCES MEMBRES

Contact
texte print

La chasse aux ancêtres se démocratise

Révolue, l’époque où la généalogie était réservée à quelques professionnels et amateurs éclairés. Aujourd’hui, internet et les réseaux sociaux
ont popularisé cette «science». Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir tout connaître de leurs aïeux.

Des bonshommes au teint blafard plongés dans des registres poussiéreux. C’est ainsi que l’imagination populaire se représente les généalogistes... Erreur. Il suffit de s’entretenir avec le Fribourgeois Leonardo Broillet ou avec Jean-Claude Romanens, qui œuvre au sein de la société Sogeni à Vevey, spécialisée dans la recherche d’héritiers, pour voir la flamme s’allumer dans leurs yeux: «Aujourd’hui, pour exercer, il faut avoir le sens et le plaisir de la recherche, mais aussi être très curieux», précise ce dernier. Et d’ajouter: «Nous sommes, comme le définit Maurice Rheims, de l’Académie française, des don Quichotte des liens du sang, avec en plus un instinct de détective.»
Leonardo Broillet est l’exemple parfait de cette nouvelle génération de chasseurs d’ancêtres. Historien, 33 ans, il se profile comme l’étoile montante de la généalogie en Suisse romande depuis la sortie de son livre, Mes aïeux. Une bible pour ceux qui souhaitent se lancer dans la construction de leur arbre de famille. Des conseils, des références, des illustrations et surtout un discours novateur, invitant les responsables d’archives à considérer les généalogistes amateurs comme des alliés et non comme des casse-pieds. Il plaide avec conviction pour la réalisation d’arbres vivants. «Un tableau avec juste des noms qui se superposent, c’est un arbre mort, c’est carrément ennuyeux. Par contre, si on arrive à mettre des histoires autour, à connaître des anecdotes et mettre au jour des secrets de famille, c'est passionnant.»
Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Leonardo Broillet a fait ses premières armes en partant à la quête de ses ancêtres. Il n’a pas été déçu. Il découvre un aïeul très porté sur la boisson, au point de vendre ses habits chauds et ses fenêtres l’été pour se retrouver fort démuni une fois l’hiver venu. Plus sanglant: il tombe sur un «parrain» au Tessin, à la fin du XVIe. Un notaire tyrannique, chef de clan, qui fut accusé de malversations et d’enrichissement illicite. Voilà ce qu’en dit le Dictionnaire historique de la Suisse. «Mais on omet encore de signaler qu’il fut suspecté d’avoir assassiné ou fait assassiner des opposants», relève avec malice l’historien.
La petite histoire dans la grande Histoire, c’est ce qui donne tout le sel à ces recherches. Jean-Claude Romanens se souvient de ce diplomate français, dont la mère avait toujours raconté que leur arbre généalogique comprenait moult sang bleu. L’enquêteur a mis au jour un passé moins glorieux. «Mon client a pris du temps pour le digérer, avant de me remercier. Par la suite, il a attrapé le virus, a abandonné sa carrière et s’est installé aux Etats-Unis, où il travaille aujourd’hui comme psycho-généalogiste.»

Commencer par discuter

Le virus, ils sont de plus en plus nombreux à l’attraper. «Près de 40% des gens qui viennent aux Archives cantonales fribourgeoises sont des amateurs de généalogie, c’est un chiffre en forte augmentation», assure Leonardo Broillet. Même constatation à la Sogeni: «Les demandes croissent et nous avons de plus en plus de jeunes
– certains ont à peine 15 ans! – qui nous demandent des informations».
Comment expliquer cet engouement? Il y a bien sûr internet, qui permet de faire ses premiers pas dans une recherche. Trouver des contacts, des ancêtres ou tout au moins des pistes lorsque des archives sont numérisées, ce qui est de plus en plus le cas. L’exemple le plus fameux étant évidemment celui de la Bibliothèque universelle des mormons, à Salt Lake City, aux Etats-Unis (lire encadré en p.14). Enfin, il est possible de vérifier si un arbre n’a pas déjà été réalisé par un parent éloigné. A travers les réseaux sociaux, on peut aussi tenter de dénicher des gens portant le même patronyme et leur demander des informations sur d’éventuelles origines communes. En effet, les renseignements les plus difficiles à obtenir ont trait à la descendance de ses grands-parents, voire de ses arrière-grands-parents. Protection des données oblige, les archives ne deviennent publiques qu’après un délai de cent vingt ans dans nos contrées.
Il existe évidemment des moyens de trouver des informations très basiques, mais contre paiement. «C’est pourquoi je recommande toujours de commencer par des discussions au sein de la famille. Les parents proches ou éloignés sont les plus à même de donner des renseignements de base, mais aussi des histoires, des anecdotes qui enrichiront vos débuts et vous permettront d’aller plus loin», relève Leonardo Broillet.
Il estime qu’il y a encore d’autres paramètres, comme le temps libre. «Nous avons de plus en plus de loisirs, donc la possibilité d’en consacrer une partie à des recherches qui nécessitent un engagement sur la durée.» Gabriel Jardin, président de la Chambre des généalogistes professionnels de Suisse romande, relève aussi que de plus en plus de familles sont éclatées aujourd’hui. «Il suffit parfois d’un divorce pour perdre le contact avec toute une branche. L’enfant ne voit plus son père ni ses grands-parents paternels.»
Autre argument, l’éloignement géographique. Il est loin le temps où l’on passait une vie dans son village, où la tradition orale permettait d’être en lien avec son passé. On travaille dans un autre canton, dans un autre pays, on y vit. Au fil des décennies, les gens peuvent se retrouver à des centaines, voire des milliers de kilomètres du lieu de naissance de leurs ancêtres du XVIe ou du XVIIe. «Et ils ressentent le besoin de retrouver leurs racines. Quand on pense que 10% des Suisses vivent à l’étranger!»
Persévérance, tel est le leitmotiv du débutant. Qui doit savoir que la Suisse est gâtée en matière d’archives, notamment avec les registres des paroisses, fidèlement tenus des siècles durant. Les renseignements sont là. Evidemment, il faut s’habituer à la graphie. Plus on remonte dans le temps, plus l’affaire se corse. Une fois, les renseignements de base en sa possession, un arbre sec peut devenir vivant. «On peut commencer des recherches iconographiques, des photos, des peintures. En consultant des plans cadastraux, on peut se faire une idée de la maison de ses ancêtres, voir combien de pièces il y avait, par exemple», conseille l’auteur de Mes aïeux. Ensuite, pourquoi ne pas aller du côté des registres de notaire. Un testament, un contrat de mariage peuvent fournir des renseignements sur les biens que possédait untel: le nombre de paires de chaussettes, les draps.
Nos glorieux (et souvent pauvres) ancêtres ayant parfois l’habitude d’aller guerroyer aux quatre coins de l’Europe, sous différentes bannières, un petit détour par les registres militaires équivaut à une plongée dans une mine d’or. «Ils sont très bien tenus, notamment pour les régiments fribourgeois au service de la France et il n’est pas rare de découvrir des descriptions physiques, voire des traits de caractère.»
Enfin, les archives des cours de justice sous l’Ancien Régime peuvent constituer le jackpot. Le greffier y a peut-être consigné des histoires de famille, des récits parfois sordides. Nul n’a envie de découvrir un criminel parmi ses ancêtres, même si le temps efface beaucoup de traces. «Mais un généalogiste doit aussi se préparer à tomber sur de mauvaises surprises», confesse Leonardo Broillet. Qui sait de quoi il parle...

Mes aïeux, publié par la Société d’histoire de l’Etat de Fribourg, prix conseillé: 30 fr.

Jean-Marc Rapaz

31.01.2012

© Société coopérative Générations Rue des Fontenailles 16 – 1007 Lausanne – Tél. 021 321 14 21 – Fax 021 321 14 20 Contact